M. SARKOZY NE VISITE PAS LA GUYANE

Mercredi, 22 Juillet 2009 19:05 Taubira Jean-Marie
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Pour faire suite aux conflits qui ont affecté les quatre départements d'outremer que sont la Guyane, la Martinique, la Guadeloupe et la Réunion, le Président de la République, Monsieur SARKOZY s'est rendu aux Antilles et le Premier Ministre à la Réunion. Ils ont tous deux voulu donner un signe fort à la Guyane en la privant de leur visite. Ils indiquent clairement que la manière dont ils observent les Antilles et la Réunion n'est pas la même que le regard qu'ils portent sur la Guyane.

Les enjeux ne sont pas les mêmes. Pourtant, la Guyane comme les trois autres DOM fait l'objet des états généraux, comme les trois autres vieilles colonies, la Guyane a fait connaître ses revendications face à la crise économique et institutionnelle. Pourquoi donc cette différence de traitement ? Une des manières d'être éclairé est le recours à l'histoire. Comme tout politique digne de cet état, nous savons avec évidence qu'il n'y a pas de perspective politique sans culture historique. Alors, nous tentons de décrypter à travers notre histoire, l'attitude du Président et du Premier Ministre de la France.

La Guyane n'a jamais fait l'objet d'un plan de développement pour ce qu'elle est réellement. elle a toujours été utilisée en réserve de la République. Ceci  explique certaines aberrations, nos lourdes contradictions, les apparences trompeuses de développement. A cela, on peut ajouter que le sous peuplement de la Guyane relève d'une tactique de non développement et d'une stratégie géopolitique.

Tentons de comprendre la problématique de notre non développement à partir de l'activité spatiale. La conquête de l'espace commence à la fin des années 50. D'abord l'URSS avec Spoutnik 1 "compagnon" puis les Etas-Unis avec Explorer 1. La France sous le Général de Gaulle à l'image de ces deux grands blocs (c'est la periode de la guerre froide avec les accords de Yalta) va se lancer dans la course à la conquête de l'espace. Nous sommes en 1959.

En 1961 Michel Debré en tant que chef du gouvernement va créer par une loi le CNES (Centre National d'Etudes Spatiales). Les premières installations se font en Algérie plus précisémment à Hammaguir et Colomb-Béchard. La France est loin de penser qu'elle va perdre l'Algérie et la Guyane avec ses 45000 habitants est loin d'imaginer que son territoire sera le théâtre de l'aventure spatiale et de sa haute technologie.

1962 sonne le glas de l'activité spatiale en Algérie. C'est la fin de la guerre qui va consacrer l'indépendance de l'Algérie. La France doit quitter les lieux. Entretemps, la Guyane est sous développée. Il faut une journée harrassante, entre huit et dix heures de trajet (250km) pour sortir de Cayenne et arriver à Saint-Laurent en bus. Il faut prendre trois Bacs (sorte de ferry-boat des malheureux) l'un au Larrivot, l'autre à Kourou et le troisième à Mana. Cela ressemblait à une expédition. Nous sommes dans la première moitié des années 60. La Guyane a déjà le statut de département. Nous sommes ici, sur la partie du littoral Cayenne vers l'Ouest. L'autre partie Cayenne vers l'Est constitue un handicap plus énorme avec notamment la traversée du fleuve Mahury toujours par bac. L'on peut facilement comprendre que la Guyane n'est pas le souci de la France en terme de développement. L'absence d'infrastructures routières est manifestement la preuve de la volonté de sédentariser les populations dans leur zone géographique, c'est une manière d'emprisonner les personnes et de ne pas favoriser les contacts. Quant à l'accès à l'hinterland il n'en n'est pas question en raison de ses ressources naturelles.

L'indépendance de l'Algérie acquise il faut que la France trouver une autre zone pour continuer son activité spatiale. Sur 14 sites étudiés dont Belem (Brésil) à partir de critères très sélectifs, la Guyane est choisie parmi les cinq meilleurs territoires par ses atouts qui lui font arriver largement en tête. Nous sommes sous le règne du Premier Ministre Georges Pompidou, la Guyane devient une terre de l'espace, le calendrier indique que nous sommes  le 14 avril 1964. Logiquement compte tenu de tous les atouts qui ont été reconnus à la Guyane, elle aurait dû percevoir une rente en termes économiques avant tout résultat de l'activité spatiale, cela n'est pas le cas. 

Entre 1965 et la création du CSG et 1971, la Guyane connaît un développement artificiel et exogène. L'Etat favorise officiellement l'immigration de 2500 personnes  représentant 11 nationalités soit près de 6% de la population. La piste de l'aéroport de Cayenne à Matoury va être allongée de 3000 mètres pour répondre aux besoins du CSG. La nationale 1 va être reprise pour supporter le transport des engins qui lui sont nécessaires. Les ponts du Larivot et de Kourou seront construits pour relier rapidement et en toute sécurité la commune de Kourou où est implantée la base spatiale. Il y a Kourou le Bourg et ses injustices sociales et économiques et la nouvelle ville de kourou vitrine de l'arrogance de la France hexagonale. Alors que la population kouroucienne n'est pas très dense, pour les besoins du CSG, on construit un Centre Medico Chirugical. Puis quelques années après on élève une maternité, nous sommes en 1971. Kourou, dans le même temps, a sa zone portuaire à Pariacabo où les bateaux Colibri et Toucan assurent le transport des pièces de la fusée. Nous passons sous silence Malmanoury et les victimes de l'expropriation. Kourou sortie de son isolement pour les besoins de la cause, le reste de la Guyane est inchangée. Pendant longtemps le CNES a régné comme un monarque sur la commune. Elle était pratiquement sa propriété, en tous cas c'était l'image qui circulait dans la conscience de nombre de guyanais.

Comme vous le constater il s'agit d'un développement parcellaire et la création de ce secteur d'activité n'a pas servi d'entraînement pour le développement global de la Guyane. Il a fallu attendre les lois de décentralisation pour que sous l'impulsion de Georges OTHILY, Président de Région, la Guyane rattrape un peu son retard en matière d'infrastructures et ceci non sans remontrance de l'Etat qui pendant qu'il abandonnait des créances au Gabon, refusait de financer les ponts de Mana, du Mahury, les routes etc.

Vous ne le savez peut-être pas, mais les communes comme Matoury et Rémire-Montjoly, malgré l'importance de leurs population n'ont toujours pas de maternité en cette première décade de troisième millénaire. Il est vrai qu'elles n'ont aucune relation utilitaire entre elles. 

Cet exposé nous permet de comprendre le signe que nous lance le Président de la République et son Premier Ministre et qu'il va falloir beaucoup d'abnégation pour faire de la Guyane une société à part entière et un territoire où le destin des peuples ne soit pas aléatoire.

Jean-marie TAUBIRA

Mise à jour le Samedi, 25 Juillet 2009 11:05